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Oeuvre

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I La théorie mimétique / Le système Girard

Le point de départ du système, et qui est apparu le premier à la conscience de son auteur, est la thèse selon laquelle : fondamentalement l'homme n'a pas de désir en lui si ce n'est celui qu'il voit s'exprimer chez les autres. Ainsi, spontanément, nous ne faisons que nous imiter les uns les autres.

1. Le niveau inter-individuel

Imitation inconsciente

Il s'agit sans doute de la clef de voûte de l'oeuvre de René Girard ; la prise en considération du fait que l'imitation consciente, la volonté d'imiter, le "je vais faire comme lui / elle /eux", n'est que la partie émergée d'un imposant iceberg, l'imitation inconsciente, "nous faisons toujours comme lui / elle /eux".

L'imitation, surtout inconsciente, est présente dans la plupart des activités humaines. La plupart de nos comportements, de nos habitudes de vie et de pensée se sont construits par imitation.

C'est un trait que nous partageons avec les animaux. Comme eux l'homme se développe en imitant ses congénères. Déjà les oiseaux, par exemple, au sein d'une même espèce, ont dans leurs chants des accents régionaux.

L'imitation inconsciente et la soif correspondante, le "désir mimétique", sont pour René Girard le fondement de l'humain. Par ailleurs, comme il le dit : le désir mimétique "n'est pas mauvais en soi, il est même très bon et heureusement, les hommes ne peuvent pas plus y renoncer qu'à la nourriture ou au sommeil."

Médiation

C'est une notion moins évidente et qu'il est important de bien intégrer pour comprendre René Girard.

La "médiation", c'est l'influence des personnes qui sont pour nous, consciemment ou inconsciemment, des modèles. Elles jouent un rôle d'intermédiaire dans la formation et le développement de nos désirs.

Les phénomènes infiniment complexes de médiation, d'influence qu'ont les êtres humains les uns sur les autres, sont une conséquence de l'imitation inconsciente et du désir mimétique.

A un premier niveau ils relèvent de la recherche d'un certain rendement de l'imitation, à un autre ils peuvent être le début d'un cauchemar.

Pour vous donner un exemple personnel, je joue aux échecs et dans ma recherche d'un meilleur niveau j'ai choisi d'étudier et d'imiter le jeu d'un ancien champion du monde, Tigran Petrossian. Je puis dire qu'il m'a médiatisé, qu'il est devenu mon médiateur, et dans ce processus mon niveau s'est nettement amélioré (de très modeste à modeste) car j'ai imité une cohérence magistrale. Là où le cauchemar aurait pu commencer c'est si Petrossian avait été un maître vivant et moi un élève vraiment doué qui aurait cherché à conquérir sa couronne de champion du monde.

La fascination pour notre médiateur se heurte à la jalousie avec laquelle il protège ses prérogatives. Rejeté par son médiateur le médiatisé devient littéralement obsédé par lui, la haine remplace l'adoration, etc.

Je profite de cet exemple pour introduire les deux variantes principales de la notion qui nous intéresse ici : "médiation externe", lorsque le médiateur est loin et que nous n'avons pas de rapport direct avec lui et "médiation interne" lorsque nous vivons à proximité de notre médiateur et en rapport direct avec lui.

A l'opposé de mon exemple, certains hommes subissent une mauvaise médiation externe, par exemple les admirateurs isolés de Napoléon ou d'Hitler. De même, dans certaines limites, la médiation interne peut être excellente. Les parents sont souvent de bon médiateurs et il existe bien de valeureux enseignants qui savent stimuler sainement leurs élèves.

Finalement, à la médiation interne, à l'imitation d'hommes qui nous sont proches et ne méritent pas cet honneur, appartiennent plus généralement les phénomènes de jalousies, de frustrations, de "mensonges à l'autre ou à soi-même". De même, à la médiation externe de tout héros de pacotille, fictif ou réel, du petit ou du grand écran et en général de tous les médias, nous et nos contemporains devons notre insondable superficialité.

Le cadre ainsi posé au niveau individuel, René Girard va l'élargir au niveau collectif et le plonger d'aujourd'hui aux premiers jours de l'humanité.

2. Le niveau collectif, l'anthropologie de la naissance des cultures humaines

Mimétisme et violence

Si tout ce qui a précédé semble anodin c'est que nous n'avons pas encore introduit une dimension sans conteste universelle de l'humain : sa violence.

Selon René Girard, le jeu de l'imitation inconsciente et des médiations combiné à la violence sont à l'origine, dans l'histoire de l'homme, d'une multitude de crises parfois surmontées et parfois fatales aux communautés humaines qui les ont vécues.

Tout commence toujours par un objet et deux hommes qui le désirent ensemble, mais voici, sous la plume même de René Girard, comment : "Ce désir qui est le vôtre et que je vais imiter, peut-être était-il au départ insignifiant, peut-être n'avait-il pas d'intensité très forte. Mais lorsque je me porte vers le même objet que vous, l'intensité de votre désir augmente. Vous allez donc devenir mon imitateur comme je suis le vôtre.

L'essentiel, c'est ce processus de feedback (médiation double) qui fait que tout couple de désir peut devenir une espèce de machine infernale. Elle produit toujours plus de réciprocité et, partant, toujours plus de violence."

Ces rivalités et conflits mimétiques peuvent trouver une résolution à l'amiable, par le partage par exemple, ou par des stratégies d'évitement que nous avons développées à la longue. Mais, s'ils ne se résolvent pas ainsi, ils sont très dangereux car ils sont contagieux et peuvent gagner tous les membres d'une communauté.

"Si les conflits mimétiques sont contagieux c'est à dire s'il y a deux individus qui désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième. A partir du moment ou il y en a trois, quatre, cinq, six, le processus fait boule de neige et tout le monde désire la même chose. Le conflit commence par l'objet mais il finit par devenir si intense qu'il aboutit à la destruction ou à l'oubli de l'objet et qu'il se transfère au niveau des antagonistes, devenus, hors de tout désir, obsédés les uns par les autres. A la contamination des désirs succède celle des antagonistes. ... Désirant la même chose, les membres du groupe sont tous devenus antagonistes, en paires, en triangles, en polygones, tout ce que vous voulez.

La contamination signifie que certains vont abandonner leur antagoniste personnel pour 'choisir' celui du voisin. Nous voyons cela tous les jours, lorsque nous reportons sur les hommes politiques la haine que nous éprouvons pour nos ennemis privés sans oser la satisfaire contre ceux-ci."

"C'est ainsi qu'apparaissent des boucs émissaires partiels, dont le même phénomène de concentration va progressivement réduire le nombre et augmenter la charge symbolique."

Nous sommes au tournant d'un processus essentiellement inconscient et dont, pour cela même, nous ne saurions mépriser la force. Le risque est grand pour tout homme d'être inexorablement conduit à son tour dans ce maelström.

René Girard y voit la signification du récit concernant la femme de Loth changée en statue de sel. Un seul regard peut nous être fatal s'il nous entraîne sur le lieu où se déroule le drame.

Dans le chaos de ces haines qui se déchaînent, le nombre des boucs émissaires potentiel s'est réduit et soudain il va se réduire à un seul individu, homme, femme ou enfant. Toute cette haine, accumulée en quelque sorte, va se cristalliser en dehors de toute rationalité sur un seul individu, typiquement un individu présentant un caractère distinctif : un roux, une bègue, un aveugle, une borgne, un boiteux, une "belle" fille, un étranger, une femme aux yeux pers, etc.

Ce qui se passe, c'est que ce bouc émissaire est soudain considéré comme à l'origine du chaos qui déchire le groupe. "Finalement on pense vraiment que le bouc émissaire est coupable. Leur mimétisme pousse 'tout naturellement' les hommes à penser ainsi". Une accusation plus ou moins fantastique est lancée (sorcellerie, mauvais oeil, crime qui souille la communauté comme le parricide ou l'inceste), et elle se répand comme une traînée de poudre, sans vérification, sans enquête, ou accompagnée seulement d'un faux procès ou d'un procès déjà joué.

Au "un-contre-un mimétique" et au "tous-contre-tous mimétique" succède un "tous-contre-un mimétique".

Par exemple, le groupe unanime va alors fixer son regard sur ce "coupable", faire front commun, s'approcher de lui, sans le toucher toutefois, subjugué qu'il est par l'horreur de la culpabilité qu'il voit littéralement dans cet individu. Le bouc émissaire, horrifié à son tour, va chercher à s'enfuir, il va être acculé sur une falaise, et de là, dans une panique insurmontable, se jeter dans le vide ...

Mort et naissance d'un dieu

Quant le bouc émissaire a été mis à mort, "il n'y a plus d'ennemi et plus de vengeance puisqu'avec lui on a mis à mort l'ennemi absolu."

C'est l'opinion du groupe unanime. "Si cette réconciliation est assez forte, si le malheur qui a précédé, si la souffrance ont été assez grands, le saisissement va être tel que la communauté va s'interroger sur sa bonne fortune. Elle est trop modeste pour s'en attribuer le mérite. L'expérience lui a montré qu'elle est incapable de surmonter ses divisions par ses propres moyens, incapable de rafistoler son 'contrat social' en quelque sorte. Elle va donc se tourner à nouveau vers son bouc émissaire.

A l'idée qu'il peut détruire la communauté" - je rappelle que tous pensent qu'il est responsable de ce qui la détruisait et que c'est bien pourquoi il a été mis à mort - "s'ajoute désormais celle qu'il peut la reconstruire. C'est l'invention du sacré dont la vieille ethnologie avait compris qu'il existe dans toutes les cultures."

Tout comme le chaos initial va être interprété comme d'origine surnaturelle de par son caractère contagieux et irréductible, de même la paix cathartique, le grand ouf final de soulagement qui succède à la mise à mort du bouc émissaire, sera ressentie comme la manifestation de quelque chose de transcendant ; le même individu va être divinisé.

Le mythe dira que ce dieu boiteux, tellement dangereux qu'il aurait pu détruire "sa" communauté, n'a pas été tué. Qu'il a plongé de la falaise, et avant de mourir au contact des rochers en contrebas, s'est envolé vers le ciel d'où il était venu.

L'hypothèse de René Girard permet également de penser que dans le saisissement abyssal qui subjugue la communauté, après l'agitation et les cris de la crise qui a précédé, tous les doigts étant pointés vers le lieu où leur bouc émissaire a disparu, ou vers son cadavre, le premier mot de l'humanité a été émis, celui sur lequel tous étaient d'accord à ce moment précis, et qu'il était l'équivalent en son temps du mot : dieu/idole.

Mythologie

La communauté qui a connu et surmonté ces évènements n'est plus la même.

"La sacralisation fait de la victime le modèle d'une imitation et d'une contre-imitation proprement religieuses. On demande à la victime d'aider la communauté à protéger sa réconciliation, à ne pas retomber dans la crise des rivalités. On veille donc bien à ne pas imiter cette victime dans tout ce qu'elle a fait ou paru faire pour susciter la crise : les antagonistes potentiels s'évitent et se séparent les uns des autres. Ils s'obligent à ne pas désirer les mêmes objets. On prend des mesures pour éviter la même contamination mimétique générale : le groupe se divise, sépare ses membres par des interdits (tabous).

Lorsque la crise parait menacer de nouveau, on recourt aux grands moyens et on imite ce que la victime a fait, semble-t-il pour sauver la communauté. Elle a accepté de se faire tuer. On va donc choisir une victime qui lui sera substituée et qui mourra à sa place, une victime sacrificielle : c'est l'invention du rite.

Enfin, on va se souvenir de cette visitation sacrée : cela s'appelle le mythe. Les monstres mythologiques témoignent du désordre dont ces récits gardent la trace, des perturbations de la représentation au moment de la crise mimétique.

Dans le sacrifice on refait le mythe. Pour faire en sorte que le mécanisme du bouc émissaire fonctionne de nouveau et qu'il rétablisse une fois de plus l'unité de la communauté, on prend bien soin de copier très exactement la séquence originelle. On commence donc par se plonger dans une imitation de la crise mimétique. Les ethnologues n'ont jamais compris pourquoi tant de communautés dans leurs rites déclenchent volontairement le type de crise qu'elles redoutent le plus. C'est pour arriver plus vite à l'immolation de la victime dont on pense qu'elle va ramener une fois de plus l'ordre et la paix.

Si les ethnologues ne repèrent jamais le bouc émissaire" - une victime innocente - "c'est parce que le processus est représenté par des persécuteurs qui en sont vraiment le jouet, des persécuteurs convaincus de bien fondé de leur violence, de la culpabilité de leur victime."

C'est la paix selon le monde, celle fondée sur la ritualisation de l'immolation d'une victime innocente. Même si ce n'est plus Isaac mais un bélier qu'Abraham va sacrifier. Même si à la fin des fêtes de Bayonne, après cinq jours de danses, de chants, de beuveries et autres licences, ce n'est même plus un être vivant mais une statue en carton du roi Léon qui est brûlée publiquement.

Même si après avoir diabolisé tout au long du film "Independence Day" des extraterrestres qui refondent l'unité du genre humain dans la résistance commune au fléau qu'ils sont censés représenter, l'orgie de leur destruction jusqu'au dernier a encore un effet de catharsis, alors même que ces extraterrestres n'existent pas.

Nous pensons généralement aujourd'hui qu'il est anodin de défouler notre haine sur des coupables fictifs. En ce sens René Girard nous montre que les consommateurs des tragédies grecques de l'époque, d'un certain théâtre plus tard, d'un certain cinéma et de certains genres littéraires de nos jours sont des adeptes inconscients du religieux païen. Avec un peu de catharsis encore mais sans plus d'interdits : une très mauvaise béquille en somme.

Au commencement les victimes des rituels sacrificiels sont des hommes et René Girard nous explique qu'elles ne sont pas choisies au hasard : il ne faut pas que leur mise a mort provoque un nouveau cycle de vengeances, qui est le nœud de la crise mimétique ... et l'on songe aux prisonniers de guerre des sacrifices de l'Amérique pré-colombienne.

Le remplacement par un animal, identifié à un homme, constitue une évolution assez logique dans ce soucis d'immunité à l'égard de la violence vengeresse.

Plus tard, au fur et à mesure que la connaissance, la croyance dans le dieu qui a (re-)fondé sa communauté s'affaiblit, le mythe est aussi revisité, adouci, mis en conformité avec les mythes des communautés voisines, revu selon l'air du temps. Plus tard encore, cette connaissance religieuse se perd en même temps que la force des rites et le respect des tabous. La communauté est alors à la veille d'une nouvelle crise sacrificielle. C'est "l'éternel retour."

La communauté succombe à une nouvelle crise parce que ses fondations reposent sur du sable, sur un mensonge : la responsabilité du bouc émissaire dans les haines qui divisent les hommes. Mensonge qui aux temps pré-chrétiens s'ignorait lui même, inconscient comme il a été dit, et qui se dévoile depuis peu à peu.

C'est un processus millénaire qui est décrit par René Girard et qui concerne jusqu'à l'hominisation même de notre espèce. Et dans ce processus le religieux païen tient une place fondamentale. Comme le disait Platon, l'homme serait bien "un animal religieux".

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