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Oeuvre

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II Le parallèle Judéo-Chrétien

Dans l'œuvre de René Girard le décryptage des rites, des mythes et des tragédies grecques ainsi que l'étude des grands auteurs de la littérature "mimétique", Shakespeare, Dostoïevski, Proust, Cervantes, etc. dont il démontre abondamment la connaissance au moins partielle de ces phénomènes, occupe une place centrale.

Mais au cœur de cette compréhension, René Girard, qui est devenu croyant au fur et à mesure de ses découvertes, place la passion de Jésus Christ, les Evangiles et le Nouveau Testament, enfin l'ensemble du corpus biblique, la Révélation en somme.

René Girard insiste plus particulièrement sur les aspects inter-individuels, les conséquences du mimétisme et des médiations au niveau des individus, ainsi que sur les aspects anthropologiques qui sont leurs conséquences au niveau des sociétés humaines.

Cette démarche est très pertinente dans la mesure où elle nous amène à nous interroger, en dehors de tout credo, sur nous-mêmes et sur nos sociétés. Et c'est bien là le plus important, l'oeuvre de René Girard se présente comme une théorie scientifique. Elle expose un discours sur l'humain concurrent des théories actuelles : psychanalytiques, ethnologiques, sociologiques, etc., et le moins que l'on puisse dire est qu'elle est bien documentée.

Pierre

Il serait trop long d'exposer ici comment le corpus biblique se trouve en phase avec les théories de René Girard. Je vous propose de porter simplement notre attention sur certains éléments révélateurs entourant la passion de Jésus et la conversion de Pierre.

Tout d'abord, les évangiles révèlent que le religieux juif de l'époque connaissait le principe du meurtre (re-)fondateur d'une communauté. C'est sans doute le sens de la phrase : "Vous ne percevez même pas que c'est votre avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière" Jn 11,50.

De même, une sorte de résurrection de cette victime apparaît presque comme banale sous la plume des évangélistes. A la question de Jésus "Qui suis-je au dire des hommes ?" Mc 8, 27, l'une des réponses invariables est "Jean le baptiste" Mc 8,28, Mt 16,14, Lc 9,19, c'est-à-dire la victime d'un meurtre unanime. Au passage ceci met la résurrection de Jésus sous un éclairage intéressant. Ces hommes n'ont pas cru à celle de Jean ou, tout au moins, étaient avertis de ce glissement dans la perception commune.

Mais venons en directement à la passion et à ses aspects mimétiques. Au début de celle-ci, après la dernière cène, nous avons chez Luc un avertissement troublant : "Le Seigneur dit : "Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous secouer dans un crible comme on fait pour le blé. Mais moi, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas. Et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères." Lc 22, 31-32.

René Girard considère que les crises mimétiques sont inconscientes et pratiquement irrésistibles (toujours la femme de Loth) et c'est bien ce qui semble suggéré ici.

Reniement

Nous suivons maintenant le même Simon/Pierre chez le Grand-Prêtre, après l'arrestation de Jésus. "Il était assis avec les serviteurs et se chauffait près du feu." Mc 14, 54. René Girard nous demande de nous interroger sur notre approche individuelle et physique d'un groupe humain. Ils rient ensemble, plaisantent, les yeux fixés sur le feu bienfaisant, à l'écart du froid et de l'obscurité d'une nuit du mois de mars ou du début d'avril. N'aurions nous pas nous aussi envie de nous fondre dans la chaleur de cette communauté bon enfant ? Nous prenons place à leur côtés, nous les saluons, ils répondent, nous les observons.

L'idée de Jésus à l'intérieur nous effleure encore mais dans l'immédiat il n'y a rien à faire. Nos yeux vont du feu aux visages, notre esprit se laisse accaparer par les mots prononcés, les histoires, ... tel conteur nous semble subtil, le visage de tel autre plaisant. Un groupe à notre goût décidément et puis des serviteurs du Grand-Prêtre, ce n'est pas rien pour un pêcheur de Galilée.

Etre reconnu par ces hommes comme étant des leurs, n'est-ce pas un désir innocent ? Devenir leur ami, faire partie intégrante de ce groupe, partager leur être, n'est-ce pas un rêve ? "Tout désir est un désir d'être" nous dit René Girard. Peu à peu et sans doute la plupart d'entre nous auraient réagi de même, Pierre se laisse fasciner par ces hommes. De même qu'en présence du groupe qui accompagnait Jésus, Pierre était un fervent chrétien et pensait sincèrement sa foi inébranlable, de même, aussitôt plongé dans ce groupe différent, son mimétisme le pousse à s'identifier à eux.

La suite est bien connue, après seulement quelques minutes, son passé de chrétien lui fait comme horreur. O combien il voudrait être de ces hommes, leur ami ! C'est bien sûr dans l'exclusion de ce petit paradis par la servante : "Toi aussi, tu étais avec le Nazaréen, avec Jésus." Mc, 14, 67 que naît sa frustration, en même temps, bien sûr que sa peur (qui n'explique pas tout, pourquoi ne fuit-il pas ?). "Je ne sais pas et je ne comprends pas ce que tu veux dire." Mc 14, 68.

Le mimétisme n'est pas caractéristique du seul Marc ; la scène du reniement est tout entière mimétique dans les quatre évangiles mais chez Marc le ressort mimétique est mieux dégagé, dès le départ, dans le rôle du feu et dans celui de la servante.

Marc est le seul qui oblige la servante à s'y reprendre deux fois pour amorcer la machine mimétique. Elle se constitue en modèle et pour rendre ce modèle plus efficace, elle l'imite elle-même la première, elle souligne son propre caractère de modèle, elle précise, mimétiquement, ce qu'elle attend de ses compagnons." - "Celui-là en est !" Mc 14, 69.

"Les élèves répètent ce que dit leur maîtresse. Les mots mêmes de la servante sont répétés" - "Vraiment tu en es ;" Mc 14, 70 - "mais avec quelque chose en plus qui révèle merveilleusement ce qui se joue dans la scène du reniement : 'et d'ailleurs tu es Galiléen.' Mc 14, 70".

Bien entendu, les plaisanteries et dialogues que j'ai supposés ne sont pas mentionnés dans les évangiles et René Girard, plus rigoureux que moi, se contente d'attirer notre attention sur le feu qui, focalisant les regards sur lui, déjà, fonde une communauté. Ce que je dis revient au même toutefois : dans le commerce innocent au sein du groupe se produit l'oubli de soi et souvent la création d'une communauté autour d'un bouc émissaire.

Revenons d'ailleurs au texte et à l'analyse de René Girard concernant la fin de la scène : "Mais lui se mit à jurer avec des imprécations : 'Je ne connais pas l'homme dont vous me parlez !' Mc 14, 71. Pierre fait de Jésus sa victime pour cesser d'être l'espèce de victime subalterne que font de lui la servante d'abord puis le groupe tout entier. Ce que ces gens font à Pierre, Pierre voudrait bien le leur faire en retour, mais il ne le peut pas. Il n'est pas assez fort pour triompher par la vengeance.

Il cherche donc à se concilier ses ennemis en faisant alliance avec eux contre Jésus, en traitant Jésus, à leur intention et devant eux, exactement comme ils le traitent eux-mêmes. Aux yeux de ces serviteurs loyaux, Jésus ne peut être qu'un vaurien puisqu'on a jugé bon de l'arrêter, puisqu'on l'interroge avec brutalité. Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c'est d'épouser les inimitiés, c'est d'adopter les ennemis des autres.

Ce qu'on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : 'Nous sommes tous du même clan, nous ne formons plus qu'un seul groupe puisque nous avons le même bouc émissaire'. Il y a sans doute de la peur à l'origine du reniement mais il y a surtout de la honte. Comme l'arrogance de Pierre un peu plus tôt," - lorsqu'il déclarait qu'il irait jusqu'à la mort avec Jésus Lc 22, 33 - "la honte est un sentiment mimétique par excellence. Pour l'éprouver, il faut que je me regarde par les yeux de quiconque me fait honte. Il faut donc imaginer intensément et c'est la même chose qu'imiter servilement. Imaginer, imiter, ces deux termes en vérité n'en font qu'un. Pierre a honte de ce Jésus que tout le monde méprise, honte du modèle qu'il s'est donné, honte par conséquent de ce qu'il est lui-même."

"Aussitôt, pour la deuxième fois, un coq chanta" Mc 14, 72. C'est à cet instant, parce que Jésus le lui avait prédit, que Pierre comprend ce qu'est l'essence du mimétisme qui en quelques minutes l'a fait trébucher. Il "éclata en sanglots" Mc 14, 72 nous dit l'évangile. Il a pleuré sans doute sur sa faiblesse et sur la nôtre mais il est certain, aussi, qu'avec cette compréhension nouvelle, il est revenu affermir ses frères, et probablement leur dire de quitter les lieux, car l'épreuve du jour qui allait se lever devait fondamentalement être la même.

Par bonheur, l'unanimité des persécuteurs ne se ferait pas autour de Jésus. Ce fait est attesté par l'existence même des évangiles.

Révélation

Finalement, que nous révèle le récit de la passion ? Il nous donne à voir pour la première fois la scène primordiale qui fondait nos communautés humaines sous son angle véridique : une foule soudain entraînée à réclamer la peau d'une victime. Un premier "crucifie-le" repris par d'autres puis par tous, une foule entraînée dans un emballement mimétique qui va subjuguer jusqu'au chef, Pilate, le juge qui voit bien que Jésus est innocent, et obtenir la mort du supposé coupable. Mécanisme inconscient qui décharge les tensions humaines et crée la communion des bourreaux sur le dos de leur bouc émissaire.

Avant cette scène, nous étions dans le domaine de la mythologie. Un dieu mange des dieux, des géants mettent à mort un dieu. Des victimes d'une nature incompréhensible et nulle violence inter-humaine en tout cas. Ou alors, comme dans le cas d'Oedipe, un coupable massif : parricide, incestueux, cause première de la peste qui ravage sa ville et qui de plus admet sa culpabilité et s'arrache lui même les yeux. Jamais de violence interne et collective dirigée contre un seul, à croire qu'elle n'existe pas.

Après elle, les martyrs chrétiens depuis Etienne, et même les chasses aux sorcières et autres pogroms de Juifs, perpétrés par d'autres chrétiens, seront lus sous cet éclairage : le meurtre collectif de victimes innocentes.

Ce dernier commentaire non pour discréditer l'Eglise mais pour faire remarquer au contraire que ce sont les mêmes sociétés qui, grâce à elle, ont été imprégnés des récits évangéliques et de la culture subséquente, qui ont été capables de lire leur propre violence et de progresser vers le plus grand respect des individus.

"Les évangiles, c'est un fait, gravitent autour de la passion du Christ, c'est à dire, du même drame que toutes les mythologies du monde. Il en est ainsi, j'ai essayé de le montrer, de tous les mythes. Il faut toujours ce drame pour engendrer de nouveaux mythes, c'est à dire pour le représenter dans la perspective des persécuteurs. Mais il faut aussi ce même drame pour le représenter dans la perspective d'une victime fermement décidée à rejeter les illusions persécutrices, il faut donc ce même drame pour engendrer le seul texte qui puisse venir à bout de toute mythologie.

Pour accomplir cette oeuvre prodigieuse, en effet, et elle est en train de s'accomplir sous nos yeux mêmes, elle est en bonne voie pour détruire à jamais la crédibilité de la représentation mythologique, il faut opposer à sa force, d'autant plus réelle qu'elle tient depuis toujours l'humanité entière sous son emprise, la force plus grande encore d'une représentation véridique.

Il faut bien que l'événement soit le même sans quoi les évangiles ne pourraient pas réfuter et discréditer point par point toutes les illusions caractéristiques des mythologies, qui sont également les illusions des acteurs de la passion."

En conclusion, comment les récits évangéliques révèlent-ils la nature humaine dans la perspective de René Girard ? J'émettrais volontiers l'hypothèse que les religions premières, qui ont également une bonne approche de notre nature, n'arrivaient pas à faire le point définitif car leurs dieux restaient des boucs émissaires sacralisés. Dans les rites qui leurs sont afférents, nous reprenions implicitement le thème de la culpabilité du bouc émissaire pour aboutir à une catharsis qui est, finalement, l'effet du dernier mot de la violence sur une victime morte. Dans le christianisme, chaque dimanche et particulièrement durant les trois jours qui précèdent Pâques (les passages), les fidèles revivent les événements de la passion au plus près d'une victime réputée innocente. C'est ainsi, dans cette compassion, ce "vivre la Passion avec", que le dernier voile est déchiré.

"En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira ; vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie." Jean 16, 20.

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